Chanly dans l’histoire

Note de l’auteur En 925, un certain Lambert céda aux moines de Stavelot une terre située sur la Lesse entre Chanly, alors nommé Cansleum, et Resteigne. Ce bien venait accroître le grand domaine de Wellin que Stavelot possédait déjà depuis un siècle, et fut désormais compris dans la mairie de Wellin. Cette mairie, dont la juridiction de Haute-Cour s’étendit sur plusieurs villages, avait été confiée par l’abbé à la famille éponyme de Wellin (l’office de maire était héréditaire dans cette famille). Cette dépendance de Chanly vis-à-vis de Wellin le rendit tributaire du sort de ce dernier. La légende (mais est-ce une légende ?) raconte également que le premier propriétaire du moulin serait un certain Henri de Thynes, aujourd’hui ressuscité par le géant qui déambule, dans les rues de Wellin le jour du Carnaval annuel (2ème dimanche de mars).


Retracer le passé du village de Chanly nous oblige inévitablement à rappeler l’histoire de Wellin puisque, dès les premiers siècles du Moyen Age, ces communautés sont liées.

Ainsi quand, au milieu du VIlle siècle, Carloman donne à l’abbaye de Stavelot-Malmédy, le domaine de Wellin, Chanly compte déjà probablement au nombre des dépendances qu’il mentionne. En effet, un domaine médiéval se subdivise en réserve exploitée au profit du propriétaire, d’une part, et en tenures, parcelles de terre, mises en valeur par et pour les serfs et grevées de multiples corvées au bénéfice du maître, d’autre part.
Pour faire face à l’augmentation de la population, le domaine s’est progressivement étendu. A ce stade, en effet, deux options se présentaient: soit morceler les tenures existantes, soit en créer d’autres en défrichant les terres alentour. Cette seconde solution était préférable étant donné la faible productivité des terres.

La proximité d’un cours d’eau et la richesse des terres font de Chanly, un endroit attrayant. Un acte daté de 947 nous fournit quelques précisions: à cette époque, Chanly compte une chapelle, un moulin et 12 manses ou unités d’exploitation que se partagent une cinquantaine de serfs avec leur famille. Ce qui, avec une répartition purement mathématique, donne 4,5 familles par manse et marque un certain surpeuplement pour ce qui, au départ, n’est qu’une dépendance.

De même, l’implantation d’un lieu de culte, une chapelle dédiée à Saint Remacle, rendue nécessaire par l’augmentation de la population, rappelle les liens avec l’abbaye de Stavelot-Malmédy. Malheureusement, pour cette période du Haut Moyen Age, les sources sont peu nombreuses et n’informent guère: à travers les chartes de l’abbaye de Stavelot-Malmédy, seules quelques informations filtrent. En effet, vu la distance qui sépare l’abbaye de ses possessions en Haute-Lesse, celle-ci ne pouvait en assumer directement la gestion. C’est pourquoi, elle opte pour le régime du faire-valoir indirect, c’est-à-dire qu’elle délègue sur ses terres des régisseurs chargés de veiller à ses intérêts et de percevoir, à son profit, diverses redevances.

Il faut attendre la fin du Moyen Age pour disposer de sources plus importantes. Dès le début du XVe siècle, l’histoire de la communauté de Chanly se lie à celle de la seigneurie de Mirwart via la mairie de Wellin. En effet, dès son entrée dans la maison de la Marck,en 1394, Lomprez et le ban de Wellin sont associés à Mirwart et à Villance, le tout formant la seigneurie de Mirwart.

En 1420, Everard III de la Marck, seigneur d’Arenberg, obtient de Sigismond, roi des Romains, de tenir ces territoires comme fiefs du duché de Luxembourg. A ce moment, l’autorité sur la communauté de Chanly est partagée entre l’abbaye de Stavelot, seigneur foncier, et le seigneur de Mirwart qui détient la seigneurie hautaine ce qui, d’ailleurs, n’ira pas sans créer de multiples contestations.

A cette époque et jusqu’à la Révolution Française, pour la juridiction gracieuse, c’est-à-dire les transports de biens, les habitants de Chanly dépendent de la Haute Cour de Wellin, excepté pour les territoires qui ressortissent à la Cour Foncière d’Une. Par contre, pour les contentieux, seule la Haute Cour de Wellin est compétente.

En ce qui concerne l’importance de la population, la perception des tailles et les dénombrements de population sont des sources de premier ordre. Tout d’abord, la taille: c’est une taxe perçue au profit du seigneur de Mirwart et qui se calcule sur base de trois critères: le statut de la personne, le nombre d’animaux (boeufs ou chevaux) qu’elle possède et l’endroit où elle réside. Ainsi, au XVe siècle, à Chanly, on s’acquitte de 4 sols pour un cheval et de 2 pour un boeuf « tirant la charrue ». A noter qu’on compte généralement trois bêtes pour un attelage de charrue. Ceux qu’on désigne sous le terme « manouvriers » travaillant de la Saint Jean-Baptiste (24 juin) à la Saint-Remy (1er octobre), payent 4 sols. Le dernier critère n’entre pas ici en ligne de compte puisque Chanly est, au contraire de Tellin, Resteigne et Froidlieu, entièrement situé dans la mairie de Wellin.

A titre d’illustration, à Chanly, en 1553, 44 personnes s’acquittent de la taille pour un montant total de 245 sols; en 1574, ces « contribuables » sont au nombre de 48 et la taille s’élève à 320 sols. Que peut signifier l’augmentation de cette taxe? Pas une augmentation remarquable de la population (4 personnes en plus seulement!) mais plutôt un accroissement considérable des bêtes de trait sans qu’il soit possible de préciser plus avant la répartition entre laboureurs et manouvriers.

D’autre part, les dénombrements de feux peuvent également fournir quelques éléments de réponse. En effet, pour répondre à l’aide demandée par le prince, il était nécessaire, dans un premier temps, d’établir un recensement de la population pour pouvoir répartir la somme fixée initialement (impôt de répartition) ou pour savoir de quelle somme on allait pouvoir disposer (impôt de quotité): ce sont les dénombrements de feux. Pour définir le feu, unité de perception, on tient compte de deux éléments: la maison (élément réel) et le ménage (élément personnel). Il n’est pas rare, en effet, qu’une maison compte plusieurs ménages; c’est pourquoi, pour déterminer la base d’imposition de la communauté, la combinaison de ces deux éléments est indispensable.

Ce dénombrement se fait en deux étapes: d’abord, le compte de tous ceux qui « tiennent feu et fumée » puis ensuite leur réduction en « feux fiscaux ». A partir de là, le contribuable doit s’acquitter d’un montant calculé en proportion de ses moyens, le fort portant le faible. Ainsi, les pauvres sont exemptés du payement de l’aide et les veuves ne sont comptées que pour un demi-feu.

A travers ces dénombrements, les heurs et malheurs de la communauté villageoise nous apparaissent. Et même si, régulièrement, on tente de resquiller, au vu des commentaires qu’ils nous donnent, la situation aux XVIe et XVIIe siècles n’apparaît guère brillante. Ainsi, déjà lors de la perception de l’aide de 1495 et du reliquat de l’aide de 1492, une bonne partie de la seigneurie de Mirwart est en cause: « des chastelleries de Vil/ance, Lompré et Walin et de tous leurs villaiges et appartenances desquelz cedit receveur a compte avoir receu les deux aydes dont il n’a eu que la derniere a savoir celle de 24 gros seulement, pour ce que de la premiere… ils ont ete tenuz quictes et deschargez par messeigneurs les gouverneurs et gens du Conseil à Luxembourgh pour ce que les dits feuz estoient totalement destruiz par les guerres ». De même en 1551-1554, le ban de Wellin, qui avait été dénombré pour 63,5 feux, ne paie pas les 254 philippus qu’il devait car il a été dévasté par la garnison de Givet. En 1561-1562, le pouvoir lui accorde une réduction forfaitaire toujours à cause des ravages de la guerre.

Evidemment, le receveur de l’aide vérifie les déclarations des officiers locaux et parfois se rend sur place comme en 1611 : « nous nous sommes transportes sur les lieux mesme pour recognoistre la verite où n’avons trouve que peu de maisons bonnes en apparence, les aultres estans menacans ruines ou de petite valeur et grand nombre de pauvres tant à l’occasion des rentes excessives dont leurs heritaiges sont charges que des continuels passages [ des années] ».

Au vu de cette situation, on comprend mieux l’acharnement dont les habitants de Chanly font preuve à l’égard d’Arnould II d’Hoffschmidt, seigneur de Resteigne et officier des terres de Mirwart. Celui-ci, arguant de sa noblesse, refuse de participer à l’aide en ce qui concerne ses biens de Chanly. Pendant plus de quinze ans ( de 1692 à 1708), les habitants de Chanly vont tout tenter: ils commencent par vendre quelques-uns de ses moutons pour récolter la somme qu’ils estiment représenter sa part de l’impôt de guerre exigé par le Roi de France. Bien sûr, le dit Arnould proteste et multiplie les requêtes; la communauté de Chanly ne veut pas être en reste et formule une requête auprès du Conseil de Luxembourg en 1708 qualifiant les biens qu’il a acquis à Chanly de « roturiers » et argumentant par ce biais, qu’il ne peut faire valoir sa condition de noble et donc d’exempté sur ces biens. C’est d’autant plus grave pour la communauté que, si elle n’est pas entendue, cette quote-part devra être supportée par elle puisqu’il s’agit ici d’un impôt de répartition.

Cela ne s’améliore guère au fil du temps et des guerres qui traversent le pays; ainsi dans un document reprenant la composition territoriale de la terre de Mirwart : « Chanly de 60 [familles] ou il ny en at que 25 et les autres a proportion. A Chanly passe la riviere Lesse propre a truitte et poissons blancs prenant son nom et origine du village de Lesse une heure a dessus de Chanly laquelle se rend en celle de Meuse au desus de Dinant comme at este dict laquelle se pourroit rendre navigable et seroit d’une grande utilité aux habitants domicilie le long d’icelle au dessus dudit Chanly sur ladite riviere il y avois autrefois un fourneau a fondre le ferre appele Neupont et les mines aferre estoient tirées a dessus Welling et Halma vers le bois. Les maîtres dudit fourneau sy sont ruinés a raison du peu de valeur des dites mines. Les habitants… vivent du labeur de leurs terres et particulièrement du sartage qu’ils font a la sueur de leurs corps, esdits lieux il y avoir cy devant quelque arbres fruitiers qui sont esté découpés par les campement des armées. Au dit Chanly, il y at un pont de bois sur la riviere malpropre sans guarde de fouI a y passer seulement un homme« .

Voilà le tableau tel qu’il est présenté à la fin du XVIIe siècle et la situation n’évoluera pas du jour au lendemain mais, peu à peu, les idées nouvelles gagneront la région. Comme dans de nombreuses autres contrées, la communauté de Chanly veut se libérer des contraintes héritées du système seigneurial et, à cet effet, s’engage dans diverses procédures, notamment en ce qui concerne les droits du seigneur de Mirwart.

Martine PEKEL (avec l’aimable autorisation de l’auteur)
Ce texte e été publié dans la brochure, aujourd’hui épuisée « Chanly aux temps oubliés » (Edition du Centre d’Histoire et de Traditions de Wellin – 1992).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *