La galocherie à Chanly

Le but de cet article n’est pas d’expliquer comment on fabriqua un jour des galoches à Chanly, mais bien de replacer cette tranche de vie locale dans le contexte d’une époque bien attrayante. Pour ce qui est de la fabrication des galoches, un remarquable travail a été réalisé par Mademoiselle Marie-Mélissa Ancion (aujourd’hui institutrice à l’école communale de Lomprez) dans un mémoire de fin d’année. C’est  donc principalement le côté historique qui fera l’objet de ma recherche.

Il suffit parfois de peu de choses pour qu’une idée germe et se réalise là où l’on ne s’y attend pas. La galocherie de Chanly n’est pas un hasard car c’est qu’elle répondait à un besoin et qu’elle avait des chances de bien fonctionner. Mais comment est-elle arrivée à Chanly ?

Tout va partir d’Arville

En remontant le temps et les archives de la commune d’Arville, on s’aperçoit que le nom de Jacquemin y est très courant. Il y en a plusieurs familles et probablement qu’à une certaine époque, elles sont toutes apparentées.

A la révolution française, comme vous le montrent les extraits généalogiques, la famille qui nous intéresse fournit plutôt des charpentiers. Godfroid Joseph Jacquemin, époux de Marie-Joseph Lambert est donc charpentier et son épouse tient un des nombreux cafés du village. Ils se sont mariés à l’indépendance de notre pays.

Jean Emeric Jacquemin
Cultivateur
Charpentier
° 20.02.1772 Arville
x  15.03.1796
Marie Maximilienne Rolin
I
I
Godfroid Joseph Jacquemin
° 01.11.1804 Arville  + 10.11.1840 Arville
Charpentier
Cafetier
x  06.05.1830 Arville
Marie-Joseph Lambert ° 10 06 1808 Arville
I
I
Auguste Joseph Jacquemin
Premier galocher
° 17.06.1841 Arville + 1923 Chanly
x 1871
Augustine Flohimont °1850 Mirwart  + 1929 Chanly

Combien d’enfants aura le couple Jacquemin Lambert ? Je n’en ai répertorié qu’un. Il s’agit d’Auguste Joseph qui voit le jour le 17 juin 1841. A cette date, son père est décédé depuis 7 bons mois, à l’âge de 36 ans. Je n’en connais pas la cause.

Auguste va se montrer un homme débrouillard, inventif et travailleur. Il est journalier. Il va faire la connaissance d’Augustine Flohimont de Mirwart (alors commune d’Awenne). Il va l’épouser en 1871. Ils vont fonder une grande famille. Les lieux de naissance nous donnent une idée de l’itinéraire suivi par Auguste.

Alphonse : ° 1872 Mirwart
Joseph: ° 1873 Mirwart  (mort-né)
Joseph: ° 1874 Mirwart
Emile: ° 1876 Marbehan
X : ° 1879 Mirwart (mort né)
Gustave: ° 1880 Mirwart
Auguste: ° 1882 Mirwart (mort né)
Maria: ° 1883 Neupont
Eli: ° 1885 et + 1886  Neupont
Joséphine: ° 1886 Neupont
Paul: ° 1888 Neupont
Julia: ° 1890 Neupont et + 1897 Chanly

On constate donc qu’Auguste est resté quelques années à Mirwart où il est journalier. Ensuite, on le retrouve à Marbehan. Qu’est-il allé faire là-bas ? Travailler ? Il revient alors à Mirwart pour quelque temps. Là il fait déjà du commerce avec un associé. Après quelques années, c’est le départ pour Neupont en 1883.

 

Début de la galocherie à Neupont (Chanly)?

Neupont et Halma sont à cette époque réunis à la commune de Chanly. Cela a duré de 1823 à 1900. Neupont possède des forges car il y a du fer et du bois dans la région. Cette industrie daterait du début du 17ème siècle. Mais vers la moitié du 19ème, la Société, après bien des problèmes, a dû renoncer. Le bâtiment abritera alors une scierie, puis une galocherie et une saboterie mécanique. Ceci est peut-être important pour la suite.

Quand Auguste arrive là, c’est de nouveau renseigné comme étant une scierie.

La famille Jacquemin aurait habité un bâtiment des forges. Lors de la naissance de ses enfants, il est renseigné comme ouvrier d’usine ou contremaître. Mais Auguste a d’autres idées. Il va essayer (avec d’autres) de placer une roue sur la Lesse et de faire de l’électricité. Cela ne marchera apparemment pas. Il va alors tenter autre chose, la fabrication des galoches. Les documents datent la création de la galocherie en 1887. Il est pour ainsi dire certain qu’Auguste a commencé à fabriquer des galoches à Neupont où il y avait encore du matériel ?

 

Chanly

C’est après 1890 qu’Auguste déménage à Chanly où il est certainement en 1897 (acte de décès de son dernier enfant).

Cet homme qui avait connu les saboteries d’Awenne et une galocherie à Neupont, va venir avec toute sa famille habiter quelques temps « sous l’tiyou » à la maison qui deviendra ensuite la propriété de Louis Jacques. Il décida de poursuivre la  fabrication des galoches.

Le sabot avait été une fabrication en vogue dans notre région. Des villages sont connus pour la qualité de leur fabrication. Ces sabots n’étaient cependant pas trop pratiques pour les déplacements rapides et longs. Awenne, Porcheresse en Ardenne, Gedinne étaient des centres où l’on travaillait le bouleau, le hêtre, enfin tout ce qui donnait un sabot de qualité. Le sabot n’était donc pas une chaussure « habillante », ni très pratique. Il y avait certainement moyen de faire mieux.

Le progrès suscita donc l’emploi de nouvelles chaussures. D’abord on s’orienta vers la chaussure en bois et en cuir, la galoche. Dans le petit village de Chanly, où les cultivateurs constituent la majorité du village, on trouve déjà quelques cordonniers et artisans. Mais les beaux souliers de cuirs, c’est pour le dimanche.

Après quelques années passées à quelques pas de l’église, Auguste achète une maison rue de la Boverie (maison Ancion et maison Jacoby actuellement). C’est une ferme où on élève aussi quelques bêtes. Elle se compose d’un corps de logis, d’une écurie et d’une grange. Auguste va aménager une grande pièce en atelier pour son nouveau métier. Tout sera de plein pied. Le toit est en chaume et ne sera modifié qu’en 1930. Il y a du terrain à l’Ouest puisque rien n’est bâti.

Le premier site de la galocherie

 

Auguste travaille seul avec les outils qu’il a, puis, il engage son premier ouvrier un certain Martin du village. Bien sûr les aînés de sa nombreuse famille sont en âge de l’aider. Le bois ne manquait pas dans la région et il y avait des tanneries pour le cuir. Il y en avait à Beauraing et Nicolas Ferdinand Nicolay en exploitait une à Wellin.
Pour écouler ses galoches, Auguste « tournait » les villages. Il allait de porte à porte avec une charrette et un cheval. Il aimait retourner à Awenne, village de ses ancêtres et pays du sabot où il avait du succès avec sa marchandise.

A croire que cela marcha bien car l’industrie prit de l’extension. Si toute la famille a sans doute participé à la fabrication, deux de ses fils, vont s’investir dans cette industrie.
Alphonse est en effet renseigné comme galocher à son mariage en 1898 (à Chanly) avec Maria Martin.
Gustave est également galocher à son mariage avec Louisa Marchal en 1914.

Alphonse et Gustave Jacquemin

 

Alphone « L’Ancien »

Auguste décède en 1923 et les deux fils continuent. La famille nombreuse s’est dispersée tout doucement au fil des mariages. La maison est cependant devenue trop petite. La galocherie va déménager à quelques dizaines de mètres, toujours rue de la Boverie, mais à la maison actuelle de la famille d’Alphonse Jacquemin (junior).
Alphonse habitait la galocherie avec sa famille et Gustave vivait à l’ancien bâtiment.

Entre les deux guerres, les petites industries locales n’étaient plus suffisantes pour la galocherie et elle dû s’approvisionner plus loin. Elle acheta les semelles en bois qui arrivaient toutes faites de Fleurus (entreprise André de Boignée), de Ciney (entreprise Filsfils). Quant au cuir, il venait principalement de la tannerie Gillardin de Jamoigne. Notons que le moulin scierie Mahy de Chanly fabriquait entre autres des talons en bois.

L’entreprise se mit également à vendre des chaussures, mais elle ne les fabriquait pas. Elles venaient de plusieurs maisons et surtout d’Italie.

Les deux fils qui reprirent la succession étaient donc :
Alphonse, époux de Maria Martin, était né en 1872 et avait 4 enfants nés à Chanly :

  • Henri né en 1899
  • Marcel né en 1904
  • Léon né en 1906
  • Mariette née en 1912

Son frère Gustave, époux de Louisa Marchal, était né en 1880 et avait également 4 enfants nés à Chanly :

  • René né en 1915
  • Simone née en 1916
  • Eva née en 1920
  • Paul né en 1933
Le site définitif de la galocherie
Plan de la galocherie

Vu le décalage d’âge des enfants, ce furent les enfants d’Alphonse qui habitèrent la galocherie. Ils y travaillèrent plus que ceux de Gustave, plus jeunes et qui ne semblaient pas intéressés.

Henri et Léon Jacquemin

C’est ainsi qu’Henri qui avait épousé Angèle Fonzé, devint patron avec son frère Léon resté célibataire. Le troisième frère, Marcel, également célibataire y travaillait aussi. La galocherie connaissait ses heures de gloire et occupait de nombreux ouvriers.

Au décès du papa Alphonse en 1937, son frère Gustave quitta la galocherie et s’en alla travailler à Tellin chez Camille Charlier. Cet homme, originaire de Chanly, avait établi sa propre fabrique et était allé s’installer au village de son épouse. Gustave y travaillera jusqu’à sa pension en 1945. Marcel Charlier, le fils de Camille reprit quelque peu ce commerce déjà décadent puis ouvrit un magasin de chaussures à Marche. Il s’y rendait l’après-midi car le matin, il faisait encore des galoches à Tellin.

Notons qu’il y avait aussi une galocherie à Halma chez Durigneux qui fermera en même temps que celle de Chanly.

Henri Jacquemin

Au décès de Léon, Henri et sa famille continuèrent avec leurs ouvriers qui étaient bien au nombre de 22 sans compter l’encadrement administratif et les représentants autonomes.
La galocherie était mécanisée et la distribution se faisait par camion. Il était conduit par le patron ou Joseph Dejardin de Resteigne. Pendant la guerre ce fut Léon Collignon de Wellin, un mécanicien, qui s’en occupa. Les marchandises partaient et arrivaient aussi par le tram et le train. Ils vendaient partout en Wallonie.

Il faut dire qu’ils faisaient 60.000 paires de galoches par année.

Outre sa profession, Henri Jacquemin fut bourgmestre de Chanly pendant 20 ans à partir de 1939. Il fut aussi conseiller provincial durant 12 ans.

Henri « Senior »

Le déclin

La guerre de 40 amena les Américains et le caoutchouc. Il y eut aussi une pénurie de cuir. Ceci qui porta certainement un coup à la galocherie. A la libération, les chaussures de cuir et les bottes furent de plus en plus achetées. Elles étaient aussi plus à la portée des revenus des villageois.

Henri Jacquemin aura 3 enfants nés à Chanly :

–    Mariette née en 1927
–    Maria née en 1928  (décédée en 2005)
–    Alphonse né en 1932 (époux de Marthe Boës).

Alphonse « Junior »

 

C’est vers 1947 que l’entreprise arrêta sa production, elle avait duré environ 60 années. Alphonse junior qui aurait pu reprendre la fabrique, n’avait que 15 ans. Vu la conjoncture, il s’orienta vers un autre domaine. Il sera représentant de commerce (textile).

Henri Jacquemin continua cependant à tenir le magasin de chaussures et de galoches pendant quelques années. Adelin Louviaux de Resteigne venait chaque matin avec sa moto confectionner des galoches spéciales demandées par une firme de Bruxelles. Il travaillait dans un petit atelier à l’arrière du magasin. On peut dire qu’en 1960, tout était terminé. Il restait un stock de 22.000 galoches. Cette marchandise était devenue difficile à vendre. Elle fut donnée à des personnes s’occupant d’œuvres charitables.

Une publicité d’époque pour Henri Jacquemin, fabricant de galoches

Au partage de la famille Jacquemin Fonze, la galocherie fut répartie entre deux des trois enfants. Alphonse eut le magasin et l’atelier, tandis que sa sœur eut Le corps de logis qui était au centre.

La galocherie redevint une maison d’habitation.

Elle est actuellement divisée en 3  parties qui correspondent à la disposition de l’ancienne fabrique et qui appartiennent à :

  • Henri Jacquemin (junior) époux de Sabine Rouard
  • Philippe Englebert
  • Alphonse Jacquemin époux de Marthe Boël
Carte publicitaire pour la galocherie

 

Publicité pour la galocherie de Henri & Léon Jacquemin

Quant au premier bâtiment, la première galocherie, Gustave y est resté avec son épouse jusqu’à leurs décès, puis il a été vendu à Eugène Wirtz qui l’a ensuite revendu à Léon Giard de Saint-Hubert. Celui-ci l’a transformé et actuellement il a été divisé en deux parties habitées par les couples Ancion-Philippe et Jacoby-Rabeux.

Ainsi finit la plus ancienne galocherie de la province. Les machines qui y étaient utilisées furent en partie données au Fourneau Saint Michel où apparemment peu de choses ont été réinstallées.


Voici quelques renseignements pratiques sur la galocherie

Type de galoches

Une galoche

La galoche est essentiellement composée d’une semelle en bois, d’une empeigne en cuir et d’un contrefort en cuir ou en bois. Les différents types fabriqués à Chanly étaient :

  • La galoche en flanc
  • La galoche ordinaire en « croûte » (deuxième qualité de cuir)
  • La galoche bottine plus haute
  • La galoche « médinette » à talon pour les dames
  • La galoche « socque » avec semelle et contrefort en bois
Les talonnettes, imprimées chez Banneux à Wellin

Ces galoches étaient munies de talonnettes qui étaient des papiers de couleur collés à l’intérieur et imprimés chez Banneux à Wellin. Elles portaient les références de la galocherie.

 

Les ouvriers


Outre les familles Jacquemin, la main d’œuvre était plutôt régionale.Les ouvriers 
Félicien Boulard de Jéhonville et Arthur Bohet d’Achet étaient représentants autonomes.
Fernand Fonzé (beau-frère d’Henri) et Aimé Davreux de Wellin étaient contremaîtres et faisaient l’apprentissage des nouveaux. Marcel Antoine de Resteigne tenait le magasin et le bureau.

Principaux ouvriers :
Emile Georges ( Il y travailla pendant 20 années à partir de l’âge de 14 ans), Albert Arnould, René Arnould, Albert Gauthier (beau-frère d’Alphonse Jacquemin), Hilaire Jacquemin et Joseph Remy. Mais il y avait aussi des femmes : Angèle Fonzé (patronne), Aline Philippe, Lambertine et Aurélia Georges. Tous ces gens étaient de Chanly.
Herman Destoky venait de Wellin.
Adelin Louviaux, Florimond Dominé et Marcel Lambert de Resteigne

Après guerre, les ouvriers travaillaient à la paire qui se vendait 15 francs et l’ouvrier qui la faisait avait 5 francs. Il travaillait 10 heures avec un arrêt de 1 heure à midi. Certains pouvaient faire 24 paires par jour. La pointure se mesurait en centimètres et le bois utilisé était l’orme et le hêtre qui étaient résistants et pas trop lourds.

Emile Georges, ouvrier de la galocherie pendant 20 ans

Matériel

Le matériel des différentes pièces était composé de chaises et de tables avec des petits outils (maillets), marteaux, ciseaux et de bacs à clous de différents types. On utilisait des formes en bois en deux parties pour que la galoche soit droite et que le cuir se « mette ». Il y avait aussi des astiques qui étaient des outils en bois pour lisser le cuir et coller le reste des poils. La colle était une bouillie, mélange de farine de seigle et d’eau portés à ébullition dans une grande marmite de fonte.

Il y avait aussi des poinçons ou fers à dessins, des marteaux pour clouer l’empeigne et le contrefort sur la semelle et puis le pied à coulisse pour mesurer la pointure.

La galocherie était devenue mécanisée et comportait plusieurs machines spécifiques.

  • Eminceuse pour amincir le cuir et le rendre plus maniable.
  • Emporte pièce pour trouer le cuir
  • Essoreuse pour essorer le cuir trempé dans l’eau avant la découpe
  • Lisseuse pour lisser le cuir
  • Emporte pièce en acier pour découper
  • Machine à découper le bois du contrefort
  • Pilon de découpe avec emporte pièce
  • Talonnière pour finition des talons
  • Etau pour tracer le contour de l’empeigne et l’assemblage de la semelle et de la galoche pendant son garnissage
  • Presse  pour presser le cuir.
  • Machine à coudre le cuir de la galoche bottine

Anecdotes

Pendant la guerre, un homme venait d’Anloy a vélo et retournait avec 3 bottes de galoches ce qui faisait 36 paires et en plus il prenait encore quelques chaussures. Un certain Lebas de Chairières faisait la même chose.

Un autre venait d’Arlon par le train dans lequel il mettait son vélo. Il faisait le même trafic de Chanly à la gare de Grupont.

Le site de la galocherie aujourd’hui

Sources

A la découverte d’un métier oublié : la galocherie – Travail de fin d’études d’institutrice primaire par Marie-Mélissa Ancion
Entretien avec Eva Jacquemin (°1920) et Alphonse Jacquemin (°1932)
Archives de l’état à Saint-Hubert
 Les forges de Neupont : Jean-Pol Weber dans Halma et Neupont.(Cercle d’histoire et traditions de Wellin)
Notices généalogiques de Robert Delnoz
Documentations personnelles.

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